Introduction

Elle n’a jamais été sous les feux de la rampe, mais Letizia Mowinckel a marqué l’histoire de la mode américaine de façon indélébile. Décédée à 105 ans le 14 février dernier dans une maison de retraite de Rome, cette Américaine, épouse d’un diplomate, fut la conseillère mode secrète de Jacqueline Kennedy, et notamment celle qui a procuré le fameux tailleur rose Chanel porté par la First Lady le jour de l’assassinat de John F. Kennedy à Dallas, en novembre 1963.
Une vie cosmopolite
Née Maria Letizia Crostarosa le 21 septembre 1920 à Rome, Letizia grandit dans une famille cultivée : son père était avocat et sa mère, traductrice et chercheuse à la bibliothèque du Vatican. Polyglotte dès l’enfance, elle maîtrisait l’anglais, le français et le portugais, avant même de se lancer dans des études de droit à l’Université de Rome. C’est là qu’elle rencontre John W. Mowinckel, journaliste américain et futur diplomate. Ils se marient en 1947 et mènent une vie itinérante, entre Rome, Paris, Kinshasa, Rio et Washington, au gré des missions diplomatiques de son mari.
À lire aussi
Dynastie mode : les Kennedy, le chic immortel
Une rencontre qui change tout
Le destin de Letizia Mowinckel bascule en 1954 lors d’une fête romaine où elle rencontre Jacqueline Kennedy, encore épouse d’un sénateur. La rencontre est mémorable : « Tous les mâles étaient bouche bée », se souvenait-elle. Les deux femmes se croisent à nouveau au fil des années, et c’est en 1961, lors de la Coupe de l’America à Newport, que leur amitié prend une tournure plus singulière. Admirant un pantalon vert pâle acheté par Letizia à Paris, Jackie demande à son amie de lui en procurer, discrètement, plusieurs exemplaires. Ainsi naît le rôle unique de Letizia : servir de passeuse entre les maisons de couture parisiennes et la First Lady américaine, tout en contournant la critique médiatique sur l’attrait de Jackie pour les créateurs étrangers.
Le stratagème de la cousine sicilienne
Pour assurer la discrétion, Letizia invente un stratagème : elle prétend qu’elle achète les vêtements pour une cousine sicilienne, interdite de voyager par son mari et qui, par un heureux hasard, partage les mesures et la carnation de Jacqueline. Ce subterfuge lui permet de commander librement chez Chanel, Balmain ou Givenchy. C’est ainsi qu’elle choisit, pour Jackie, le tailleur rose Chanel devenu mythique, assorti du célèbre chapeau pillbox, qu’elle portera à Dallas le 22 novembre 1963. Ce jour-là, le costume prend une résonance tragique : taché du sang du président, il devient un symbole de la dignité et de la force de la First Lady.
Au-delà de ce tailleur, Letizia Mowinckel obtient pour Jackie son dernier ensemble Chanel, un costume noir de deuil en 1964. Leur relation restera discrète, ponctuée de lettres et de recommandations stylistiques, jusqu’au mariage de Jackie avec Aristotle Onassis en 1968. Pourtant, Letizia ne conseillera jamais une autre femme, estimant que Jackie avait déjà imposé son style.
L’héritage discret
Sa passion pour l’élégance ne la quitta jamais. Même centenaire, elle continuait à porter bijoux et colliers chaque matin, et soignait sa coiffure avec le même soin qu’à l’époque où elle fréquentait les salons parisiens. Son fils, John C. Mowinckel, se souvient : « Quand elle est arrivée à la maison de retraite, on l’a déclarée la femme la mieux habillée de l’établissement. »
Letizia Mowinckel laisse derrière elle un héritage discret mais monumental : l’art de l’ombre, celui qui façonne la légende d’une icône.
